Hughes Marchal
La Traversée des thèses : bilan de la recherche doctorale en littérature française du XXe siècle, actes du colloque de la Société détude de la littérature française du XXe siècle, réunis par Didier Alexandre, Michel Collot, Jeanyves Guérin et Michel Murat, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2004, 254 p. (ISBN 2-87854-291-6).
Dans S,M,L, XL, larchitecte Rem Koolhas explique que, lors du concours architectural lancé pour lactuelle BnF au terme duquel son projet ne fut pas retenu son équipe proposa un construction conçue selon une « stratégie du vide », où « la Très Grande Bibliothèque [était] abordée comme un bloc solide dinformation, un reposoir pour toutes formes de mémoire », tandis que « dans ce bloc, les espaces publics principaux », dont la bibliothèque de recherche, étaient « définis comme des absences de bâtiment, des vides sculptés dans linformation solide ». Associant la lecture chercheuse à une double démarche de volatilisation des données fixes et dexploration dun manque, cette description pourrait servir demblème aux prémisses comme aux résultats du travail exposé ici. Car ce colloque et limportant chantier qui la précédé ont élaboré une topographie et une coupe qui, elles aussi, supposent une « stratégie du vide ». Directement issue du paradoxe nécessaire selon lequel chercher ce qui na pas été (re)trouvé implique pourtant davoir dune certaine manière déjà trouvé ce que lon cherche, ils ont fait leur proie de lombre pour que dautres en fasse leur miel. Tout en rappelant directeurs et doctorants à la nécessité tant intellectuelle que professionnelle de la découverte, ces actes les dotent de précieuses indications pour inventer cette dernière. Dans ce « bloc solide » que forme la bibliothèque du XXe siècle, ils proposent une étude des flux de circulation des jeunes chercheurs pour signaler à la fois des engorgements et des lieux désertés, ou, selon la formule plus bucolique de Jean-Yves Guérin, des « champs saturés » contre lesquels linnocence doctorale est mise en garde et des « jachères » que le pionnier est au contraire invité à investir. Bref, la démarche, autant bilan que programme, invite avec un rare souci defficacité à une rationalisation des exploitations, pour le plus grand bénéfice des individus comme de la communauté et lon pourrait filer longtemps encore la métaphore urbaniste ou géographe. Heureux donc les vingtiémistes, que ce volume dote dun outil exceptionnel de valorisation et de pilotage de la recherche doctorale. Comme le rappelle Michel Murat : Pour la première fois dans notre histoire, il est possible [ ] dappréhender dans son ensemble non seulement le travail achevé (accessible sur CD-Rom depuis une dizaine dannées), mais aussi le travail en cours, grâce à la mise en ligne des données du Fichier central des thèses. Cest un phénomène majeur sur le plan scientifique et une vraie révolution sur le plan institutionnel. En prenant acte de ces possibilités nouvelles, et en confiant à des doctorants de Paris-III et Paris-IV le dépouillement de ces deux bases de données, puis en analysant à leur tour les fruits de cet inventaire, les promoteurs de ce projet ont réalisé un travail qui constitue un modèle de réflexion pédagogique et disciplinaire. Louvrage souvre sur quatre articles de synthèse traitant des déséquilibres (J.-Y. Guérin), de la restriction du champ littéraire (M. Murat), des méthodes (M. Collot) et de « lapport documentaire » (D. Alexandre). Senchaînent ensuite un état des lieux par genres littéraires, puis une série dinterventions relatives aux études francophones, aux cas des thèses de stylistique, de littérature comparée et dhistoire, ou encore à létat de la recherche doctorale en Belgique et aux États-Unis, ainsi quun texte éclairant chargé de donner le « point de vue » de doctorants associés au projet. En annexes, une analyse précise et statistique des deux bases de données, et un « protocole de consultation » des thèses dans SUDOC. Résumé sans bavardage, cette traversée ne saurait être à son tour condensée ici. Elle doit être lue des enseignants comme des étudiants, tant elle est directement utile. Mais on peut en évoquer les principaux apports. Itinéraires de délestage
« La recherche doctorale en littérature française offre limage dun champ rétréci », note Jeanyves Guérin. De fait, détonnants vides sont exposés à notre attention. En poésie, on apprend quil nexiste pas de travaux en cours sur Obaldia, Tardieu ou Larbaud, que Lély, Gherasim Luca, Pierre Albert-Birot ou Régnier sont également absents, et quun net déséquilibre privilégie dans le contemporain, une poésie de facture traditionnelle, au détriment des formes plus expérimentales. Le théâtre, qui ne draine plus que 5% des thèses, simpose comme le parent pauvre, au point que Jean-Yves Guérin conseille à bon entendeur salut « à tous ceux qui se sont spécialisés en poésie ou en roman dinclure le théâtre dans leur programme de travaux ». Et dans le peu qui existe, rien ou presque sur le boulevard, le vaudeville, ni Rostand, mais rien non plus sur Raymond Roussel dramaturge, Gatti, Pichette, Obaldia encore, ni Arrabal. Le roman nest pas moins touché, où les noms dAdam, Brasillach, Aymé ou Arland brillent par leur absence. Marc Dambre, qui dénonce avec dautres un « déficit en matière dhistoire littéraire », rappelle à la suite de Lanson lintérêt quil y a pourtant à étudier des « étoiles éteintes » qui, après avoir été reconnues comme des créateurs de premier ordre, ont cessé dêtre lues, pour tenter de cerner les raisons à la fois de cette vogue et de cette désaffection. Mais les caprices de la réception ne sont pas seuls en cause : insuffisamment de thèses abordent science-fiction, roman noir, récits pour la jeunesse et para-littérature. Dans un champ la non-fiction dominé par lautobiographie ou lautofiction, rien sur les essais décrivains philosophes ou de penseurs comme Bachelard, Benda, Thibaudet, Alain ou Bergson. Peu de travaux littéraires sur les revues. Et pour les méthodes, une avalanche de monographies sur le modèle un thème un auteur, mais guère de téméraires pour explorer les voies de lhistoire culturelle ou de linterdisciplinarité (alors que lapport des cultural studies pourrait inciter à de nouvelles approches), ou pour « déséculariser » les découpages chronologiques, regrette Dominique Rabaté etc. Ailleurs, les actes des zones de saturation. Pour le roman, que les doctorants inscrivant un sujet sur Proust sachent donc que, représentant à eux seuls 10 % du cheptel des « thèses sur auteur », ils étaient en 2002 85 à travailler sur le cher Marcel, talonnés par 49 spécialistes de Duras ! Il en va de même, en poésie, pour les 19 auteurs dune thèse monographique sur Michaux ou les 11 férus de Jaccottet; et au théâtre, où cas extrême, un doctorant sur sept avait opté pour Beckett. Sil est évident quune bonne thèse peut être écrite sur tout sujet, les candidats doivent ici mesurer et leur force et lintérêt de leur travail. « La concentration sur un petit nombre dauteurs (60% des sujets inscrits [en poésie] le sont sur 14 noms) », rappelle Jean-Yves Debreuille, est « préjudiciable à linstitution, qui a peu de chance de voir la connaissance scientifique considérablement accrue par la trentième thèse sur un même poète, et préjudiciable au futur docteur, qui aura bien du mal à faire valoir loriginalité de son apport ». Le volume, sur ces prémisses, ne peut faire léconomie dun débat sur le rôle du canon et sur les valeurs relatives de la thèse et du corpus. Taux de change
Il y a certes une part dutopie dans le projet dun quadrillage méthodique du champ, quand on sait que ce dernier ne se présente pas comme un plan, mais comme un relief complexe. Quand Jean-Yves Debreuille regrette que la concentration des sujets de thèses tende à privilégier les parties les plus célébrées par lhistoire littéraire, pour mimer « un manuel de morceaux choisis pour le second degré », on peut même juger la posture ingénue. En effet, on se place aussi aux endroits les plus fréquentés parce quon cherche à attirer le chaland. Jean-Yves Debreuille a donc beau souligner avec force que « la recherche nest pas lenseignement », en période de forte concurrence entre docteurs, il serait candide ou léger dorienter un jeune étudiant vers un écrivain ou un champ réputés mineurs ou confidentiels, la présence de « poids lourds » du canon jouant à tort ou à raison un rôle important dans lévaluation institutionnelle de la thèse, notamment lors de lélection dun futur enseignant-chercheur. Mais précisément Jean-Yves Debreuille mesure ce risque, quand il indique avec justesse quil peut être conjuré en évitant une approche trop monographique, pour une sorte de panachage entre grandes figures et autres écrivains. Plus explicite encore, Michel Jarrety, sil indique que luniversité doit savoir élargir le contenu de ses cours, rappelle que le profil recherché chez un maître de conférences reste celui dun généraliste, et il définit donc comme « la solution la plus raisonnable » le choix de « corpus transversaux qui accueillent à la fois des poètes majeurs et quelques autres qui ne le sont pas » une stratégie de validation en forme de détournement de flux que la sociologie comme le marketing ne désapprouveraient pas, et qui rejoint la demande de Christine Andreucci pour davantage de tentatives de synthèse. Par ailleurs une bonne thèse peut à elle seule ébranler le canon : on peut estimer que la richesse expérimentale de certains auteurs, comme Marcel Aymé, devrait aisément permettre de les imposer ou de les replacer dans le canon universitaire. Enfin, si, dans les dernières pages de son intervention, Marc Dambre avoue quun thésard travaillant sur un minor devra « se faire pardonner son choix par lexcellence de la démonstration », il rappelle avec raison, citant lexemple du travail de Marcel Raimond sur la crise du roman, que le but de la recherche scientifique nest pas la canonisation ni la réhabilitation, et que « lécrivain na pas à être "grand", cest au chercheur dexceller » une remarque qui vaut sans doute pour tout mémoire. Tables dorientation
Autre débat, dont on vient de trouver un élément chez Michel Jarrety, ce colloque a encore pour mérite dengager une réflexion sur le lien entre la formation des étudiants dans les deux premiers cycles et la configuration du champ doctoral. Ne faut-il pas enseigner à oser parler dauteurs peu évoqués ? Au titre des mesures pratiques, Dominique Rabaté sinterroge sur la nécessité dintroduire des survey courses à laméricaine pour amener les étudiants, en particulier en DEUG, à élargir léventail de leurs lectures, et il évoque aussi la possibilité de mettre à la disposition des candidats à la maîtrise des listes dauteurs peu traités. Le passage au LMD, en multipliant au niveau Master les possibilités de mémoire, et en créant ainsi des zones dexpérimentation à risque limité pour la notation finale de létudiant, pourrait, si nous savons en tirer profit, non seulement se prêter à ce type dinitiation à létude de minores ou à linterdisciplinarité, mais encore inciter les étudiants à proposer deux-mêmes des itinéraires non balisés. Par ailleurs, les réserves de Dominique Rabaté face à des thèses habitées par ce quil nomme un « fantasme idéal » de « construction théorique du genre », en contrastant avec lenthousiasme dautres contributeurs pour les approches de ce type, rappellent opportunément que différents avis continuent de coexister pour évaluer lintérêt des sujets et des champs. In fine, on pourra donc estimer que les pré-doctorants bénéficient ici dun exposé remarquablement honnête des attentes et des enjeux en matière de choix dun sujet, et quils pourront choisir en connaissance de cause leur propre champ dinvestigation quitte à limposer, dans son apparente banalité ou dans son caractère inattendu, contre des interlocuteurs quil leur appartient après tout de déranger dans leurs connaissances autant que de convaincre Enfin, sil est certes difficile denvisager une thèse large dans le temps resserré des trois années auxquelles daucuns voudraient réduire lexercice, différents auteurs, en rappelant que lusage du DEA comme année propédeutique et lenchaînement du monitorat puis de postes dATER peuvent donner aux jeunes chercheurs des conditions exceptionnelles de travail pendant un temps nettement plus large, militent pour que les anciens sujets, dits de « thèse dEtat », ne disparaissent pas. La thèse constitue dans la carrière des chercheurs un moment dexceptionnelle disponibilité, et il serait dommage pour la communauté universitaire dans son ensemble que ces années ne soient pas exploitées de la manière la plus ambitieuse. Cette ambition semble dautant plus nécessaire que, durant ces années, la plupart des doctorants consentent à un sacrifice financier et à un déclassement que linstitution, qui les ballotte de promesses de postes en incertitudes, ne prend pas assez en compte. Si lon sen tient au cas le plus privilégié des Normaliens bénéficiant dun monitorat, celui qui soriente vers une thèse doit savoir quil ne connaîtra guère dévolution de salaire entre son entrée à lÉcole et la fin de ses études et que, sauf à être recruté dans le supérieur, le docteur qui retrouve ou découvre le secondaire y sera de facto sanctionné. Il aura dû, sil est ATER, débourser durant un, deux ou trois ans léquivalent de la pension quil aurait versée sil avait reçu son salaire dagrégé, et il sera affecté prioritairement sur les postes les moins demandés : il « payera », donc, dans tous les sens du terme, sa thèse. Il serait dommage que cet investissement ne débouche pas sur un apport scientifique une remarque qui vaut aussi pour léventuelle publication : constatant qune majorité des thèses sont reçues comme « bonnes ou très bonnes », Michel Collot déplore que, peu dentre elles se voyant transformées en livre, davantage de résumés détaillés ne soient pas mis en ligne. Compagnons de route
Si la question du choix des sujets est centrale, le volume regorge également de conseils pratiques pour les futurs doctorants. Michel Collot explique que « le choix dune méthode est aussi important que celui dun corpus », avant dévoquer lintérêt des travaux faisant dialoguer des méthodes issues ou non du champ littéraire, et danalyser les mérites comparés du choix dune seule approche ou de leur croisement, tandis que Dominique Rabaté invite à « inventer sa méthode ». Didier Alexandre rappelle limportance de lapport documentaire, mais montre aussi que cette expression peut recouvrir des éléments très divers. Christine Andreucci évoque le danger de « rester prisonnier du discours critique des auteurs eux-mêmes » et suggère un nécessaire exercice de contre-pied, mais elle sagace aussi, plus pratiquement, devant le vague des mots clés présents dans certains résumés. Jean-Yves Debreuille critique les sujets dans lesquels le lien entre problématique et uvre apparaît moins motivé que plaqué, et il appelle à contextualiser le contemporain contre tout essentialisme naïf. Il rejoint ainsi Dominique Viart, pour qui « sil y a une conscience forte du contemporain, cest bien celle de venir après, et contrairement à ce que fut essentiellement le propos davant-gardes prônant la rupture, de vouloir faire avec », et « une bonne thèse excède largement le seul intérêt que lui confère son corpus lorsquelle fait avancer la réflexion sur la discipline retenue ». Il est également conseillé aux jeunes chercheurs de regarder du côté des universités étrangères, parce que dautres répartitions des flux invitent à relativiser les canons mais aussi pour éviter dautres formes de redites dans les sujets déposés. Ici le volume, dans un aperçu réduit à la Belgique et aux États-Unis, déçoit un peu. Antoine Compagnon rappelle la tradition douverture au contemporain outre-Atlantique, mais en appuyant le début de son analyse sur les derniers programmes du colloque annuel des vingtiémistes américains une manifestation souvent moyenne il offre des recherches actuelles un aperçu quon pourrait juger un peu caricatural, et que la fin de son article nuance dailleurs fortement. Celui-ci gagnera donc à être complété, pour la fiction, par un article que Sabine Loucif a consacré en 2002 à « Luniversité américaine et le roman français daujourdhui » , et qui est accessible en ligne à ladresse : http://www.univ-paris3.fr/recherche/sites/edlfc/fre2332/roman_cahier1.html.. Ce travail inclut une liste de thèses américaines et se fonde également sur les publications du PMLA, pour prouver notamment louverture thématique et la vitalité des approches francophones aux États-Unis, un des secteurs où, comme lexplique ici Jean-Marc Moura, « linternationalisation de la recherche littéraire » est la plus nette. Enfin le témoignage des doctorants apporte des éléments importants. Après avoir rappelé que les sujets inscrits en début de thèse sont loin de refléter lévolution ultérieure du travail, ils recommandent aux candidats de ne prendre contact avec un éventuel directeur quavec une bonne connaissance de ses travaux et de leur lien avec le sujet envisagé (ajoutons : de son sérieux et de son engagement à suivre effectivement le travail de ses étudiants !). Ils incitent aussi à faire du DEA une année de pré-thèse ; à chercher léchange en enseignant, en participant à quelques colloques et en publiant quelques articles, à exploiter les ressources de la discussion avec leurs camarades et à ne pas se refuser « le vagabondage intellectuel », condition essentielle de la découverte. Surtout, ils évoquent le statut « flottant » du thésard, à la fois écouté comme un chercheur et jugé comme un étudiant. Et lautoroute ?
Il faut souhaiter que ce type de bilan se multiplie pour couvrir la partition « séculaires » des études sur la littérature française et que la recherche se nourrisse de cette transmutation des vides en pleins, comme de cet effort de vérité. Un article de Jean-Yves Guérin, paru en 2002 dans Littératures, et repris sur Fabula, complètera à cet égard, pour lensemble du champ, notre recension : http://www.fabula.org/actualites/article7189.php. On nous permettra dajouter à la liste des motifs de regret la rareté des travaux sur la littérature et les nouvelles technologies : lexplosion des écritures sur écran nest pas encore assez prise en compte dans les départements de lettres. Elle a majoritairement lieu dans les sections de communication ou dans les écoles de Beaux-Arts, et cette indifférence tend à asseoir limage dune recherche littéraire coupée des enjeux du numérique contemporain. Dans le même esprit, après beaucoup déloges, et sans céder au paradoxe, on regrettera in fine que ce livre, parce quil est excellent à tout point de vue, ait été publié. En effet, vouée pour une large part à une rapide péremption, et susceptible dintéresser directement un vaste public national ou international, une telle enquête ne devrait-elle pas être disponible sur Internet, plutôt que rangée sur une étagère de bibliothèque ? Complétant les données du fichier central, sa mise en ligne aurait permis en outre douvrir les articles de synthèse à une recherche par mot-clé, là où les actes publiés ne disposent daucun index. par Hughes Marchal
Publié sur Acta le 24 novembre 2004 Pour citer cet article :
Hughes Marchal , "Un vademecum pour les doctorants et pour la recherche", Acta Fabula, Automne 2004 (Volume 5, Numéro 4), URL : http://www.fabula.org/revue/document663.php © Les références et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire explicite, libres de droit, à la condition impérative d'en citer la source. Page générée par lodel. | |||||||||
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